Histoire du paranormal

Victor Hugo et les tables tournantes de Jersey

On connaît Victor Hugo poète, romancier et homme politique. On connaît moins le Victor Hugo qui, pendant deux ans, passa ses soirées autour d'un guéridon à écouter des esprits frapper le sol. Ses carnets de séances sont parmi les documents les plus étranges de la littérature française.

Par l'équipe GhostHunters · 28 octobre 2026 · 3 min de lecture

Un exilé en deuil

Après le coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte, en décembre 1851, Victor Hugo, opposant farouche, quitte la France. Il s'installe d'abord à Bruxelles, puis en 1852 à Jersey, une île anglo-normande, avec sa famille. Il y vit à Marine Terrace, une maison face à la mer.

Hugo porte un deuil terrible. En septembre 1843, sa fille aînée, Léopoldine, s'est noyée dans la Seine à Villequier avec son mari, quelques mois après leur mariage. Hugo a appris la nouvelle par un journal, en voyage. Ce drame l'a marqué pour toujours et lui a inspiré quelques-uns de ses plus beaux poèmes.

La visite de Delphine de Girardin

En septembre 1853, une amie de la famille, la femme de lettres Delphine de Girardin, vient passer quelques jours à Jersey. Elle est passionnée par les tables tournantes, à la mode à Paris, et propose une séance. Hugo est d'abord réticent. Les premiers essais ne donnent rien.

Le 11 septembre, la table se met à frapper. Le code est celui des sœurs Fox : on récite l'alphabet, et un coup marque chaque lettre. Le message est attribué à Léopoldine. Hugo, sa femme Adèle et leurs enfants sont bouleversés.

Deux années de séances

À partir de là, les séances se succèdent, presque tous les soirs, souvent jusque tard dans la nuit. Elles se tiennent jusqu'en octobre 1855. Le principal médium est Charles Hugo, le fils de l'écrivain. Hugo lui-même ne pose jamais les mains sur la table, il pose les questions. Les réponses sont notées soigneusement, et les procès-verbaux remplissent plusieurs carnets.

La liste des visiteurs de l'au-delà est vertigineuse : Shakespeare, Molière, Eschyle, Dante, Galilée, Napoléon, Jésus, Mahomet, mais aussi des entités abstraites comme la Critique, le Drame, l'Idée ou la Mort. Une voix appelée « l'Ombre du sépulcre » délivre des messages solennels.

Des esprits qui parlent comme Hugo

Ce qui frappe à la lecture des comptes rendus, c'est que les esprits s'expriment souvent en vers, avec un style qui ressemble beaucoup à celui de Hugo. Shakespeare parle français, Molière compose des alexandrins dignes d'un recueil hugolien, et les grands thèmes abordés sont exactement ceux qui obsèdent alors le poète : la mort, Dieu, la souffrance, la réincarnation, le pardon.

Hugo lui-même se pose la question. Il remarque que certaines idées exprimées par la table sont celles qu'il avait déjà en tête. Il en conclut que les esprits utilisent sa pensée comme un instrument, sans s'interroger sur la possibilité que Charles, consciemment ou non, oriente les réponses. Les historiens de la littérature pensent aujourd'hui que ces séances ont fonctionné comme un miroir de l'imagination familiale.

L'arrêt brutal

En 1855, un ami de la famille, Jules Allix, participe régulièrement aux séances. Il est pris d'une crise de folie, peut-être liée à la tension nerveuse de ces nuits passées à interroger l'invisible. L'événement effraie Hugo, qui décide d'arrêter les séances. Peu après, la famille quitte Jersey pour Guernesey, où Hugo achète Hauteville House.

Les tables tournantes ne reviendront plus, mais leur influence se lit dans l'œuvre de Hugo. Les Contemplations, publiées en 1856 et dont une partie est consacrée à Léopoldine, contiennent des poèmes visionnaires comme « Ce que dit la bouche d'ombre », où l'on retrouve les idées entendues autour du guéridon.

Des carnets longtemps cachés

Hugo n'a jamais publié lui-même les procès-verbaux des séances. Ils ont été conservés, dispersés, puis en partie édités au XXe siècle sous le titre Le Livre des tables. Leur lecture est fascinante : on y voit un des plus grands écrivains français, épuisé par l'exil et le deuil, chercher à parler avec ceux qui l'ont quitté.

Que l'on y voie un vrai dialogue avec l'au-delà ou un jeu d'écriture collective, l'épisode de Jersey reste un document humain bouleversant. Il montre aussi à quel point le spiritisme a touché, au XIXe siècle, même les esprits les plus brillants.