Lieux hantés
Eastern State Penitentiary, la prison qui inventa l'isolement
Ouverte en 1829, Eastern State Penitentiary devait réformer les criminels par la solitude et le silence. Aujourd'hui en ruine et ouverte au public, elle attire autant les historiens que les chasseurs de fantômes.
Une idée de réforme
Au début du XIXe siècle, les prisons américaines sont des lieux surpeuplés et violents, où hommes, femmes et enfants s'entassent ensemble. À Philadelphie, une société de citoyens influencés par les idées des quakers propose autre chose : isoler complètement chaque détenu pour qu'il réfléchisse à ses fautes et se repente. C'est de là que vient le mot anglais « penitentiary », la prison où l'on fait pénitence.
L'architecte John Haviland dessine un bâtiment révolutionnaire. Les blocs de cellules partent d'une rotonde centrale comme les rayons d'une roue, ce qui permet aux gardiens de surveiller tous les couloirs depuis un seul point. Chaque cellule possède l'eau courante, un chauffage, et une petite cour privée. À l'époque, c'est plus de confort que la Maison-Blanche n'en offre à son président.
Le système pennsylvanien
Le prix de ce confort, c'est la solitude totale. Le détenu arrive la tête couverte d'une cagoule pour qu'il ne puisse pas mémoriser les lieux. Il ne voit personne, ne parle à personne, travaille seul dans sa cellule à des tâches comme la cordonnerie ou le tissage. Une seule ouverture au plafond, l'« œil de Dieu », laisse entrer la lumière.
Ce modèle, appelé système pennsylvanien, est copié dans le monde entier, en Europe, en Amérique du Sud et jusqu'en Chine. Mais il a aussi ses critiques. En 1842, l'écrivain Charles Dickens visite la prison et décrit dans ses notes de voyage la souffrance psychologique qu'il y observe. Il juge ce lent travail sur l'esprit pire que la torture physique. Avec le temps, la surpopulation oblige à abandonner l'isolement strict, définitivement en 1913.
Al Capone et les autres
La prison accueille des pensionnaires célèbres. Le plus connu est Al Capone, incarcéré en 1929 pour port d'arme illégal. Il y passe environ huit mois dans une cellule meublée de tapis, de lampes et d'un poste de radio. Cette cellule reconstituée fait partie des étapes favorites des visiteurs.
En 1945, douze détenus, dont le braqueur de banque Willie Sutton, s'évadent par un tunnel creusé pendant plus d'un an. La plupart sont repris en quelques heures. La prison ferme définitivement en 1971, puis reste à l'abandon pendant des années. Les arbres envahissent les cours, les plafonds s'effondrent, les chats errants s'installent.
La réputation de lieu hanté
En 1994, l'établissement rouvre au public sous la forme d'un musée en « ruine préservée » : on stabilise les murs, mais on ne restaure pas. Cette atmosphère de délabrement contribue énormément à sa réputation. Des employés et des visiteurs rapportent des silhouettes dans les couloirs du bloc 6, des rires dans le bloc 12, des bruits de pas et des voix.
Un serrurier chargé de travaux dans les années 1990 a souvent raconté avoir été paralysé par une force invisible en ouvrant une cellule du bloc 4, avant de voir des visages tourmentés sur les murs. Le lieu a été exploré par de nombreuses émissions de télévision consacrées au paranormal, ce qui a encore attiré les amateurs.
Ce qui rend ces lieux si inquiétants
Une prison abandonnée combine tout ce qui trouble nos sens : des couloirs longs et symétriques où la perspective joue des tours, une acoustique qui transporte les sons très loin, des courants d'air qui sifflent dans les cellules, et des courants de température dus aux murs épais. Ajoutez à cela la connaissance de la souffrance qui a eu lieu entre ces murs, et le cerveau est prêt à interpréter le moindre bruit comme une présence.
Le musée l'a bien compris. Chaque automne, il organise un grand événement d'Halloween avec des comédiens, l'un des plus visités du pays. Mais le reste de l'année, il insiste surtout sur l'histoire de l'enfermement aux États-Unis et sur les questions qu'elle pose encore aujourd'hui sur la prison et la réinsertion.
À retenir
Eastern State Penitentiary est un monument majeur de l'histoire pénitentiaire. Son architecture a influencé des centaines de prisons, et ses murs racontent une expérience humaine extrême : vivre des années sans entendre une autre voix. Qu'on y croie aux fantômes ou non, c'est cette idée-là qui fait le plus frissonner.

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