Lieux hantés
Poveglia, l'île interdite de Venise : mythe et réalité
Entre Venise et le Lido, une petite île couverte d'arbres et de bâtiments abandonnés est interdite au public. Internet l'a surnommée l'île la plus hantée du monde. La réalité historique est moins spectaculaire, mais tout aussi intéressante.
Une île de la lagune
Poveglia se trouve au sud de la lagune de Venise, à quelques minutes de bateau du Lido. Elle est composée de deux parties séparées par un petit canal, et d'un îlot fortifié de forme octogonale construit pour défendre l'entrée de la lagune. Au Moyen Âge, elle était habitée par une communauté de plusieurs centaines de personnes, avec une église dont il reste aujourd'hui le clocher.
Au XIVe siècle, les guerres entre Venise et Gênes poussent les habitants à partir. Ils ne reviendront jamais vraiment. L'île devient un lieu de passage, puis un lieu de contrôle sanitaire.
Une station de quarantaine
Venise, ville de commerce maritime, a été l'une des premières à organiser la lutte contre les épidémies. Les célèbres lazarets, le Lazzaretto Vecchio et le Lazzaretto Nuovo, accueillaient les malades et les marchandises suspectes pendant les grandes épidémies de peste des XVe et XVIe siècles. Ce sont surtout ces deux îles-là qui ont reçu les morts, par milliers. Des fouilles au Lazzaretto Vecchio ont d'ailleurs mis au jour des fosses communes.
Poveglia, elle, devient une station de contrôle à la fin du XVIIIe siècle : à partir de 1793, les équipages des navires y sont inspectés et, si besoin, maintenus en quarantaine. Il y a donc bien eu des malades et des morts sur l'île, mais pas les foules de pestiférés que racontent les légendes. L'affirmation selon laquelle la moitié du sol serait faite de cendres humaines est une invention moderne.
L'hôpital et le médecin fou
Au XXe siècle, à partir de 1922, les bâtiments sont transformés en établissement de soins pour personnes âgées. Il fonctionne jusqu'en 1968. C'est de là que vient la légende la plus célèbre : un médecin aurait pratiqué des expériences atroces sur ses patients, puis, rendu fou par leurs fantômes, se serait jeté du haut du clocher. Certains ajoutent qu'il aurait survécu à la chute, avant d'être étranglé par une brume surgie de nulle part.
Aucune archive ne confirme cette histoire. Elle a été popularisée au début des années 2000 par des sites internet, puis par des émissions de télévision américaines tournées sur place. Elle reprend le schéma classique de l'asile hanté, très présent dans le cinéma d'horreur, et l'a plaqué sur un lieu réel.
Pourquoi l'île est fermée
Si Poveglia est interdite, ce n'est pas à cause des fantômes. L'île appartient à l'État italien, les bâtiments sont en très mauvais état, et il n'y a ni ponton sûr ni surveillance. Y accoster sans autorisation est interdit et dangereux : planchers effondrés, toitures fragiles, végétation qui cache des trous.
En 2014, l'État a mis aux enchères un bail de très longue durée pour l'île. Une offre a été déposée par un homme d'affaires, mais jugée trop basse et finalement rejetée. Des habitants de Venise se sont alors regroupés dans une association, « Poveglia per tutti », pour réclamer que l'île reste un espace public et devienne un parc ouvert à tous plutôt qu'un hôtel de luxe.
La fabrique d'une légende
Poveglia est un excellent exemple de légende née à l'ère d'internet. On y trouve tous les ingrédients : un lieu réel, abandonné et inaccessible, un passé médical, quelques faits historiques vérifiables, et un récit dramatique qui comble les trous. Plus l'île est interdite, plus elle intrigue. Et plus elle intrigue, plus les récits se multiplient, souvent recopiés d'un site à l'autre sans vérification.
Pour ceux qui s'intéressent vraiment au passé sanitaire de Venise, le Lazzaretto Nuovo se visite à certaines périodes avec des guides bénévoles. On y découvre comment la ville a inventé la quarantaine, un mot qui vient de l'italien « quaranta giorni », quarante jours. C'est moins effrayant qu'un médecin fou, mais c'est vrai.

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